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Comment J’ai Découvert Le Droit Humanitaire Après Un Voyage Au Cameroun

"L’étranger certes te fait peur, mais au final quand tu l’écoutes tu te rends compte qu’il veut exactement la même chose que toi"

Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours?

J’ai 24 ans, j’ai une licence de droit public à Assas. En deuxième année j’ai tout de suite compris que je préférais le droit public. Et en troisième année de licence j’en ai fait ma spécialité. C’est suite à ma découverte du droit des libertés fondamentales en L3 que le droit humanitaire a commencé à m’intéresser. Pour le Master 1, j’ai choisi le droit international. Cela me permettait de rester ouverte à d’autres domaines que le droit interne. J’ai ensuite enchainé avec un Master 2 en droits fondamentaux à l’université de Caen Normandie.

A l’époque avais-tus déjà pris contact avec des associations? 

Entre ma L3 et mon M1 j’ai contacté une association qui avait été créée par deux anciens étudiants d’Assas. Elle s’appelait à l’époque Children Connection. C’est une petite association d’une dizaine de personnes. Je les ai contacté et ils m’ont directement parlé d’un projet de voyage humanitaire au Cameroun. 

Quelle était ta motivation pour faire de l’humanitaire? 

Dans ma famille nous sommes assez ouverts sur le monde, aux différentes cultures. Mon père a vécu en Angola pendant 15 ans et je sens que mon éducation « un peu africaine » s’est faite sur cette base d’ouverture d’esprit. En grandissant, j’ai commencé à réellement m’intéresser à l’Afrique et d’une manière générale au voyage. 

Cela faisait longtemps que j’avais envie de partir en Afrique. Je me suis toujours sentie proche de ce continent et de ses différentes cultures. Je pense que mon orientation en M2 a été influencée par cet état d’esprit. Je ne voulais pas me focaliser sur le droit interne car le monde aujourd’hui ne fonctionne plus avec les anciens mécanismes. Le droit interne est irrigué par le droit international. Donc, cela n’a plus vraiment de sens pour moi de reste focalisée seulement sur l’interne. 

Dans quel pays as-tu voyagé? Comment les premiers jours se sont passés? 

Je suis partie au Cameroun en 2015 pendant un peu moins d’un mois. Yaoundé une semaine et quelques jours au village. Nous avons séjourné chez l’ethnie des Bamiléké. Je n’ai pas eu de mal à m’intégrer car nous avons très bien été accueillis dès l’aéroport. Je me suis immédiatement bien sentie. Même si, la veille du voyage j’ai eu un  petit moment d’angoisse. 

La présidente de l’association est camerounaise et son père venait du village dans lequel nous avons séjourné. Nous avons rencontré beaucoup de personnes. Son oncle qui travaillait au ministère des affaires étrangères nous a accueilli chez lui. Nous nous sommes forcément fait remarquer. Nous étions les petits français. Nous avons eu l’impression d’avoir été attendus. Au village, une cérémonie d’accueil a été organisée en notre honneur.

 

Quel était le cœur de la mission?

L’association a une visée éducative. Nous avons donc apporté des livres (manuels scolaires) et des équipements sportifs grâce aux dons que nous avons récoltés en France. Cela a permis aux enfants de s’évader un peu de leur quotidien. Nous avons aussi fait de la prévention en dispensant des cours d’hygiène. Nous avons organisé des tournois sportifs, ce qui leur permettait d’avoir l’impression d’être réellement en vacances.

Ma mission personnelle était de mettre en place une bibliothèque et d’organiser un système de prêt. 

As-tu remarqué un décalage entre l’image de l’Afrique vu par l’occidentale et la réalité rencontrée sur place? 

Je n’ai pas été tant surprise que cela. Je pense que c’est dû au fait que je m’intéressais déjà à l’Afrique. J’ai beaucoup d’amis africains donc ça a facilité les choses. Autant avec les enfants que j’ai trouvé très courageux par rapport à leur tâches quotidiennes qu’avec les jeunes adultes ayant le même âge que moi. Il y a un mélange entre la tradition pour les plus anciens et la modernité pour les plus jeunes. Pour ces derniers leur rêve est de venir en Europe. J’ai senti que nombreux étaient ceux qui avaient envie de changement. 

Cela me pousse à te demander ton avis sur la « crise humanitaire » que l’Europe et l’Afrique connaissent en ce moment.  

Comme je suis allée au Cameroun avant tous ces événements, aujourd’hui avec le recul et surtout mon expérience on appréhende ces événements d’une manière totalement différente. C’est un sujet en réalité assez gênant car je comprends ces personnes qui ont envie de partir. Ils veulent un avenir meilleur et l’Europe apparait comme le continent idéal.  Mais contrairement à la pensée populaire, beaucoup de jeunes qui veulent partir souhaitent ensuite retourner dans leur pays pour le reconstruire. Il y a un profond désir de rendre sa gloire passée au pays mais aussi à l’Afrique.

Pour moi il n’y a pas réellement de crise migratoire. C’est le monde d’aujourd’hui et à vrai dire c’est assez naturel à l’homme.  Ce qui est étrange en revanche, c’est qu’un français qui va en Afrique est considéré comme un « expatrié » alors qu’un africain qui vient en France sera considéré comme un « migrant ». À ce propos, j’ai vécu deux expériences assez marquantes. Nous étions au marché et un homme nous a dit « qu’est ce que vous faites là ? Rentrez chez vous ». Dans l’autre situation, nous avons subi un contrôle routier et deux bénévoles n’avaient pas leur passeport. Sur le chemin vers le commissariat nous avons reçu des moqueries. C’était une situation assez humiliante. Par chance une de nos relations sur place nous est venue en aide. 

Ce genre de situation pousse à s’interroger. Notamment sur la vision que nous avons des africains. Justement, lorsque nous y étions, il y avait la visite de François Hollande. J’ai ressenti une certaine gène car des affiches avaient été collées partout dans la capitale. On avait l’impression de recevoir le roi. Alors qu’en réalité, la population ne se préoccupait pas de cet événement. On sentait une volonté politique d’imposer l’image du président français. En discutant avec certains habitants, j’ai pu constater qu’il y avait une grande méfiance à l’égard des puissances occidentales. 

« L’étranger certes te fait peur, mais au final quand tu l’écoutes tu te rends compte qu’il veut exactement la même chose que toi »

Cette expérience a-t-elle influencée tes choix d’orientation?

Oui, totalement. Cette expérience a confirmé ma volonté de travailler dans les droits de l’Homme au sein d’une institution internationale. Cela a également renforcé ma passion pour l’Afrique. D’autant plus que c’était vraiment dans la continuité de mon domaine d’étude et surtout du stage que  j’effectuerai plus tard en M2. 

Justement où as-tu effectué ton stage de Master II?

Lors de mon  M2 j’ai eu un cours sur le système des droits de l’Homme en Afrique. Ce cours était dispensé par le Docteur en droit Ghislain Patrick Lessene originaire de Centre-Afrique et qui vit en Suisse. Il a créé son ONG, le Centre d’Études Juridiques Africaines (CEJA) il y a 3 ans. Ce centre œuvre à la promotion de l’Etat de droit en Afrique. Pendant son cours, il nous a expliqué le système des droits de l’Homme en Afrique ainsi que leurs définitions et l’existence de ce système avant et après la colonisation. Très intéressée je lui ai fait part de mon souhait d’effectuer un stage au sein de son ONG. Il a accepté. Le stage se déroulait à Genève. 

Ce qui m’a plu dans son projet était que son objectif n’est pas d’exporter le modèle occidental de la démocratie mais de donner des outils aux populations des différents pays africains pour qu’ils puissent développer leur arsenal juridique de manière saine et pérenne. Son action implique plusieurs acteurs comme notamment l’Université de médecine légale de Genève au sein de laquelle il dispense des cours de droit et de médecine. Il a d’ailleurs été accompagné d’un médecin légiste lors d’un voyage au Bénin et au Gabon dans le but de former des médecins. Et en Centre-Afrique il donne des cours de droit accessibles aux étudiants comme aux professionnels du droit en faisant état de ce qui existe ou non en Afrique en matière des Droits de l’Homme. Le cours dresse un bilan de toutes les organisations de l’Union Africaine (Commission de l’Union Africaine par exemple) et les conventions sur le droit qui existe en Afrique. 

Grace à ce stage j’ai pu participer à la 35ème session du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU. J’ai entendu débattre des ambassadeurs de nombreux pays dont notamment les pays africains. Ma mission était de rédiger ensuite un article faisant ressortir la position des ambassadeurs africains. Leurs convergences comme leurs divergences. 

Ce que je trouve intéressant dans l’approche du Docteur Ghislain est le fait qu’il propose des solutions concrètes. Bien sur cela  nécessite un important travail et beaucoup d’investissement. Mais, je pense sincèrement qu’il est sur la bonne voie. 

 

Comment s’est déroulé l’Après stage?

L’après stage a été un peu moins euphorique. Je souhaitais continuer ce que j’avais commencé au CEJA. Mais la réalité du terrain est autre car sans expérience il est difficile de se trouver une place intéressante. Par chance une amie de mon M2 qui avait trouvé un poste d’intervenante sociale dans un centre d’hébergement d’urgence – qui accueil des demandeurs d’asile et des réfugiés –  m’a conseillé de postuler. Ce que j’ai fais et j’ai été prise. J’ai donc travaillé pendant 6 mois à Aubervilliers avec des demandeurs d’asile. 

Là encore il y a eu un avant et un après. J’ai vécu une nouvelle expérience incroyable. J’avais l’impression de voyager tous les jours. Tantôt en Afghanistan, tantôt au Soudan, en Erythrée… Ces personnes m’ont appris tellement de choses sur leur pays et leur culture. Alors qu’en principe c’était à moi de leur venir en aide. Leur récit m’a permis de comprendre la situation politique et de mieux positionner géographiquement certains pays. 

Cette expérience m’a vraiment marqué parque qu’au fil des mois je me suis rendue compte que l’étranger certes te fait peur, mais au final quand tu l’écoutes tu te rends compte qu’il veut exactement la même chose que toi. Seulement, sa vie est si différente de la tienne qu’il n’a pas forcément la même vision que toi. Mais finalement, tu tombes quasiment systématiquement d’accord avec lui et lui avec toi.

Et maintenant que fais-tu?  

Je travaille depuis 3 mois au sein de la structure France terre d’asile. J’y ai retrouvé les valeurs humaines que je recherche et avec lesquelles je me sens en accord. C’est incroyable car même si je voulais faire du droit humanitaire je n’avais aucune idée des débouchés. Je pensais de manière erronée que le droit humanitaire s’arrêtait aux ONG. En tentant des expériences j’ai découvert d’autres structures. 

J’avoue, au départ qu’en entendant l’intitulé de mon poste « intervenante sociale » ça ne me vendait pas vraiment du rêve. Quand on sort des bancs de la fac, par arrogance on se dit prêt à occuper des postes importants. Mais, il faut expérimenter un maximum le terrain. C’est important car l’humain est très présent et il faut se tester.

Je suis contente d’avoir eu toutes ces expériences car cela m’a permis de me rendre compte de certaines choses concernant le traitement des réfugiés. Il y a un certain nombre de critères objectifs  à remplir pour pouvoir obtenir le statut de réfugié. Deux personnes qui ont la même histoire avec les mêmes preuves n’auront pas forcément la même décision. La provenance sociales influe beaucoup. Les personnes aisées et intellectuelles obtiendront plus facilement l’asile. Et surtout en fonction de la politique française, les lois seront plutôt favorables ou défavorables à l’accueil. (En un an je suis rendue compte à quel point les droits des réfugiés avaient régressés). 

Encouragerais-tu d’autres personnes? Est-ce que tu aurais des conseils à donner à une personnes qui hésite à se lancer dans un tel projet?  

Oui absolument ! Si plus de personnes s’engageaient dans le domaine humanitaire, le monde tournerait plus rond ! Je pense aussi que si les personnes qui y travaillent étaient mieux payées il y aurait plus de personnes impliquées. Ce domaine est une vocation. Tu choisis de travailler dans les Droits de l’Homme car tu as vraiment envie de te battre pour une cause qui te semble être noble. Alors que dans d’autre domaines c’est l’argent qui sera la première motivation. 

J’aime beaucoup mon travail d’intervenante sociale mais honnêtement je ne pourrais pas faire ça toute ma vie. C’est assez frustrant de ne gagner qu’un peu plus du SMIC après autant d’années d’études. Sans parler du fait que tu t’investis beaucoup personnellement. La mauvaise nouvelle d’un réfugié te concerne aussi. C’est à la fois son échec et le tien. Tu as cette impression d’être un peu responsable de sa vie. Avec le temps j’ai réussi à mettre de la distance. Mais on ne sort pas indemne. Ils vivent des choses vraiment difficiles psychologiquement. 

Et la suite, Barreau ou pas Barreau? 

Après mon M2 je ne voulais pas passer le barreau tout de suite, j’en avais un peu assez des études. Mais après toutes ces expériences je me suis beaucoup posée la question de le passer ou non. Plusieurs avocats que j’ai rencontrés m’ont déconseillé de le passer. Selon eux tu donnes beaucoup de ta personne et à coté comme c’est un domaine très lié au monde politique tu auras toujours l’impression de nager à contre courant et donc de te battre pour rien. 

Cela a mis en doute mon envie de le passer. Même si et je le ressens en travaillant, mes études de droit m’apportent beaucoup. Et notamment lorsque j’accompagne les demandeurs d’asile à la préfecture par exemple, je suis très attentive au respect de la procédure. 

Mon maitre de stage m’a conseillé de son coté de le passer car c’est toujours un plus. Surtout si j’ai pour ambition de travailler dans une organisation internationale.

Questions pratiques : 

  • Financement : Les bénévoles ont seulement payé leur billet d’avion. L’association Children connection s’est chargée du reste, hébergement et repas. Nous avons beaucoup été aidés par les dons fait par des particuliers ou des sociétés et la région Ile de France. 
  • Conditions pour intégrer l’association : Il fallait s’investir avant et après projet et pas seulement pour le voyage au Cameroun. 
  • Après projet ? Nous avons pris des novelles grâce à deux bénévoles camerounais. Nous avons aussi dû rendre des comptes et nous avons organisé une expo photo.
  • Envie de créer ta propre association ? Pas pour le moment car il y a de nombreuses associations qui existent et qui on besoin d’aide. Je souhaite m’investir dans le CEJA. Mais si je ne trouve plus ma place peut être que je créerais quelque chose. 

Propos recueillis par M. V.

3 comments on “Comment J’ai Découvert Le Droit Humanitaire Après Un Voyage Au Cameroun

  1. Tu as raison mais là où ne comprenons rien est réellement la méconnaissance de l’autre. Nos « penseurs et politiques » vont en Afrique dans les grands hôtels pour apprendre l’Afrique.

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  2. L’accueil des migrants africains en France n’est autre que du néo-colonialisme. La solution est d’aider ces pays à se développer. Mais le Droit Humanitaire pourrait aussi dans certains cas s’assimiler à un droit d’ingérence. Un point de vue pour lancer le débat sous un autre angle de vue que celui des français (et non français) de France.

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